Pour assister au spectacle…

 

La correspondance de Diderot livre un autoportrait intellectuel et moral du philosophe dans une langue spontanée, pleine d’émotions.

Diderot bagarre, bâti à partir de ces lettres, réunit le grand penseur ironique du XVIIIème siècle et un jeune homme d’aujourd’hui, éclairagiste de théâtre. Une rencontre inattendue par delà les siècles, un dialogue qui se noue, une approche réjouissante de la pensée du philosophe des Lumières…

 

« Chaque siècle a son esprit qui le caractérise. L’esprit du nôtre semble être celui de la liberté. »

Lettre à la Princesse Dashkoff, le 3 avril 1771

 

 

 

 

 

Au sujet de Diderot bagarre

 

La principale difficulté était de donner à ces lettres une oralité, en faire du théâtre et surtout trouver des motivations, des objectifs, des situations, tout en respectant le fil de la pensée de Diderot.

La progression dramatique du spectacle est prise en charge par un personnage de fiction, un technicien de théâtre d’aujourd’hui : l’Éclairagiste. Ce dernier questionne Diderot et le pousse dans ses retranchements. C’est donc aussi l’histoire d’une rencontre. Diderot face à un jeune homme du XXIe siècle. Je propose une déclinaison inédite de ce genre du dialogue philosophique cher à l’auteur du Neveu de Rameau.

 

Le parti pris de mise en scène est de réunir ces deux personnages que trois cents ans séparent dans un seul et même lieu, le lieu présent de la représentation : la scène du théâtre. Ainsi l’Éclairagiste viendra éclairer, au sens figuré comme au sens propre, le spectacle. En effet, l’objectif de la mise en scène est de donner à la « lumière » un rôle prépondérant, comme s’il s’agissait d’un personnage à part entière, qui s’affirmerait au fur et à mesure que le spectacle avance.

De plus, il y a dans ces lettres une couleur particulière, intimiste. En règle générale, Diderot ne s’adresse qu’à une personne à la fois, c’est pourquoi il me paraissait essentiel de rassembler le public autour de lui. Aussi, j’ai choisi un dispositif en quadri frontal pour que le spectateur se sente le plus proche possible des acteurs, qu’il participe par sa présence au spectacle, et qu’il soit, à l’instar de l’Éclairagiste, un témoin privilégié de Diderot et de sa pensée.

 

Pourquoi avoir choisi comme titre Diderot bagarre ? La liberté, Diderot l’a perdue pour de bon en 1749 lorsqu’il est emprisonné à Vincennes à la suite de la publication de sa Lettre sur les aveugles. Cet évènement qui marquera à jamais sa vie est le point de départ du spectacle.

En effet, Diderot va devoir lutter pour ses idées et contre l’oppression religieuse, pour sa survie et contre l’ignorance, pour la diffusion des Lumières et contre l’obscurantisme. Toute sa vie, il n’a de cesse de se battre et de remettre en question aussi bien le fils, le frère, le mari, l’amant, le philosophe ou l’artiste qu’il est et qu’il représente.

La scénographie participe elle aussi à cette idée de ʺcombatʺ puisque le décor est une estrade carrée couleur rouge vif, figurant un ring de boxe. Avec un pilier à chaque angle, des néons à la verticale, ainsi que deux petits tabourets qui viennent renforcer la symbolique du ring.

 

Régis de Martrin-Donos

 

 

 

 


 

Diderot et les Lumières

Pourquoi lire la correspondance de Diderot pour célébrer le tricentenaire de sa naissance en 2013 ? Diderot n’ayant pas écrit son autobiographie ou ses mémoires comme l’ont fait Voltaire et Rousseau, ses lettres, qui sont une sorte de chronique de sa vie quotidienne, livrent un autoportrait intellectuel et moral que Diderot a lui-même souvent qualifié de « journal ». On le voit dans sa famille, entouré de sa femme Anne-Toinette et de sa fille Angélique, en relation de cœur et d’affaires avec sa sœur Denise et son frère l’abbé ; dans le cercle de ses amis dont la plupart sont des hommes de lettres, élaborant ses idées en travaillant avec le baron d’Holbach ou en s’opposant à Rousseau. On le voit avec les femmes qu’il a aimées, Sophie Volland et madame de Meaux. Diderot parle de ses tracas domestiques, des peines et des joies de l’amitié et de l’amour, de ses projets d’écrivain, de sa charge d’éditeur de l’Encyclopédie, de ses conceptions philosophiques et politiques qui germent souvent et s’élaborent pour partie dans ces échanges épistolaires avant de migrer dans ses œuvres capitales. C’est par exemple dans certaines lettres à Sophie Volland que sont présentées les idées du Rêve de d’Alembert, dans les lettres à l’actrice Jodin que s’ébauche la thèse du Paradoxe sur le comédien.

Les lettres de Diderot ont rarement été présentées sur scène. Le philosophe y parle pourtant comme de vive voix une langue spontanée, riche et naturelle, pleine d’émotion, de tendresse et de lyrisme, ou au contraire empreinte de colère et de dureté lorsqu’il condamne l’intransigeance religieuse de son frère et la malhonnêteté du libraire Le Breton qui a caviardé les articles les plus philosophiques de l’Encyclopédie. La correspondance permet de donner, sous une forme vivante, les lignes fondamentales de la philosophie diderotienne que sont par exemple la relativité de la morale sociale, la critique religieuse et l’anticléricalisme, le matérialisme biologique et athée. Elle présente enfin des tableaux de la vie du XVIIIe siècle et restitue des analyses et des conversations sur les principaux thèmes des Lumières.

 

Muriel Brot, Chargée de recherche au C.N.R.S.- U.M.R. 8599 du C.N.R.S. et de l’Université Paris-Sorbonne

L’auteur

 

Denis Diderot est né à Langres le 5 octobre 1713.

Initialement destiné à la prêtrise, il fait ses études chez les jésuites, reçoit la tonsure de l’évêque de Langres en août 1726, puis quitte Langres pour Paris où il mène une vie de bohème, étudiant la philosophie et les sciences au collège d’Harcourt, puis la théologie à la Sorbonne où il reçoit en août 1735 son diplôme de fin d’études.

Contre l’avis de son père, il épouse clandestinement en 1743 Anne-Toinette Champion, une jeune lingère.

En 1746, il traduit des ouvrages anglais de médecine et de philosophie, et publie anonymement ses Pensées philosophiques, ouvrage que le Parlement de Paris condamne à être lacéré et brûlé « comme scandaleux et contraire à la religion et aux bonnes mœurs ».

En 1749, il est emprisonné au château de Vincennes pour avoir écrit les Pensées philosophiques, Les Bijoux indiscrets, roman libertin, et développé des thèses matérialistes dans la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient. À l’issue de son incarcération, il se promet de ne plus jamais mettre en danger sa liberté par la publication de ses œuvres. Il ne renonce pas pour autant à écrire des textes essentiels qui paraîtront après sa mort.

Il travaille pendant plus de vingt ans à l’Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, dont il a pris la direction en 1747 avec d’Alembert. Il donne à cet ouvrage monumental des milliers d’articles qui sont autant de pièces dans sa machine de guerre contre l’intolérance et la superstition.

De 1773 à 1774, Diderot séjourne à Saint-Pétersbourg auprès de l’impératrice Catherine II de Russie, avec qui il s’entretient tous les jours de questions politiques fondamentales, essayant d’infléchir le despotisme de la souveraine.

Encyclopédiste, critique d’art, romancier, dramaturge, auteur de La Religieuse, Le Neveu de Rameau et Jacques le fataliste, Diderot est l’un des philosophes majeurs des Lumières françaises.

Il meurt à Paris le 30 juillet 1784.

 

« Notre devise est : Sans quartier pour les superstitieux, pour les fanatiques, pour les ignorants, pour les fous, pour les méchants et pour les tyrans. »

Lettre à Voltaire, le 29 septembre 1762

Extrait du spectacle

 

DIDEROT Voilà le dernier coup qui me restait à recevoir : mon père est mort. Je ne sais ni quand ni comment. C’est ma sœur qui lui ferma les yeux. Il m’avait promis, la dernière fois que je l’ai vu, de me faire appeler dans ses derniers instants. Je suis sûr qu’il y a pensé, mais qu’il n’a pas eu le temps. Je n’aurai vu mourir ni mon père, ni ma mère. Je ne vous cacherai point que je regarde cette malédiction comme celle du ciel.

L’ÉCLAIRAGISTE (Il s’approche avec une ampoule allumée dans la main.) Nous nous fermons tous les yeux les uns aux autres, et le dernier sera bien à plaindre, n’est-ce pas ?

DIDEROT Le dernier sera bien à plaindre… Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le monde qui dure. Qu’il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m’entourent m’annoncent une fin, et me résignent à celle qui m’attend. Qu’est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s’affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancèle, de ces masses suspendues au-dessus de ma tête, et qui s’ébranlent ? Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière… Et je ne veux pas mourir !

 

 

 

L’équipe

 

Régis de Martrin-Donos est auteur, metteur en scène, et comédien, né en 1988 dans les Côtes d’Armor. Il écrit en 2007 dans Faire fondre statuettes pour statues, présenté au concours des Conservatoires de Paris au Théâtre du Rond-Point. En sortant du conservatoire du 15e arrondissement de Paris en 2009, il écrit Frontière, révélé par le premier GOP – Grand Oral de la Pile – comité de lecture du Théâtre des 13 vents. Pièce présentée au festival NAVA en juillet 2011.

Il coécrit avec Jean-Marie Besset, durant l’été 2011, une comédie en trois actes : Le Kiné de Carcassonne.

Il est l’auteur et le collaborateur artistique de sa dernière pièce Le Garçon sort de l’ombre dans la mise en scène de Jean-Marie Besset au CDN de Montpellier pour la saison 11/12.

Il est également collaborateur artistique de Gilbert Désveaux dans la pièce de Jean-Marie Besset, Rue de Babylone.

Il assiste Jean-Marie Besset à la mise en scène d’Il faut je ne veux pas d’Alfred de Musset et de Jean-Marie Besset au CDN de Montpellier pour la saison 11/12.

Il est successivement assistant à la mise en scène dans la dernière pièce de Tilly, Et Dieu pour tous au festival NAVA 2011 ; de Gilbert Désveaux pour la pièce Tokyo Bar de Tennessee Williams au festival NAVA 2010 ; d’Arnaud Denis dans Je ne veux pas me marier de Jean-Marie Besset au festival NAVA 2009.

En octobre 2010 il est assistant à la mise en scène dans Une belle journée de Noëlle Renaude, mis en scène par Léna Paugam au Conservatoire Supérieur National de Paris.

En 2012 il est auteur en résidence au Théâtre des 13 vents. Il écrit sa dernière pièce, Toutes les dates de naissance et de mort, dont il dirige la mise en espace pour le BEL (Banc d’Essai des Lectures) du 24 mai 2012.

 

 

Muriel Brot est Docteur ès Lettres et Chargée de recherche au C.N.R.S. dans une Unité Mixte de Recherche du C.N.R.S. et de l’université Sorbonne-Paris IV. Elle est spécialiste du XVIIIe siècle, notamment de Diderot et des idées philosophiques et politiques des Lumières, sur lesquels elle a publié de nombreux ouvrages et articles.

« Diderot, l’œuvre de l’amitié » et « Diderot historien juge de lui-même dans l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron », en 2010.

« Diderot et les voyages » et Les Philosophes et l’histoire au XVIIIe siècle, en 2011.

Elle travaille actuellement à une étude sur « Diderot et le théâtre ».

 

 

Stefan Delon, après sa formation au Conservatoire de Montpellier, travaille comme comédien avec, entre autres, Christian Esnay (toutes ses créations depuis 2003, dont Les Européens et Tableau d’une exécution de Howard Barker aux Ateliers Berthier-Odéon Théâtre de l’Europe en 2009), Bernard Sobel, Didier Carette, Mathias Beyler, Jean-Marc Bourg, Viviane Théophilidès, Antoine Wellens, Pierre-Etienne Heymann, Gerhard Bauer, Roberto Romei (italien), Muriel Piqué (chorégraphe), Renaud Bertin, Yngve Sundvor (norvégien), etc.

En 2011, il joue dans Le Garçon sort de l’ombre de Régis de Martrin-Donos, mise en scène Jean-Marie Besset. Il vient de travailler dans L’art (n’) est (pas) la science créé par la compagnie Primesautier Théâtre, au Théâtre de la Vignette à Montpellier.

Il mène en parallèle une carrière de metteur en scène et de directeur de compagnie : il est directeur du Groupe IDEE de 1993 à 2000, au sein duquel il signe plusieurs mises en scène dont notamment Le Bouc de R.W. Fassbinder, Mascarade ou l’autruche qui parle (création) avec Giovanna d’Ettorre, ou La Journée d’une infirmière de Armand Gatti ; il co-dirige avec Mathias Beyler depuis 2005 la compagnie montpelliéraine U-structurenouvelle (dernièrement : Baal [1919] de Bertolt Brecht et Antigone de Sophocle).

Avec U-structurenouvelle, il met en scène Les Possibilités de Howard Barker au théâtre du Périscope, à Nîmes, en 2012.

 

 

Quentin Moriot a suivi une formation de danseur, chanteur et comédien au conservatoire du XVème arrondissement de Paris.

 

Il joue dans Un Mois à la campagne d’Yvan Tourgueniev mise en scène d’Yves Beaunesne, dans L’Affaire de la rue de Lourcine, Le Mystère de la rue Rousselet d‘Eugène Labiche et André le Magnifique avec la compagnie Les Dés Masqués, dans L’Opéra de quat‘sous de Bertolt Brecht et dans La Princesse Maleine de Maurice Maeterlinck mises en scène Juliette Séjourné.

Il joue le rôle de Michel dans Les Parents terribles de Jean Cocteau lecture mise en espace par Jean-Marie Besset, dans le cadre d’un partenariat Théâtre des 13 vents/Musée Fabre à Montpellier, en mai 2012

Au cinéma il a joué dans Verde, que te quiero verde, long métrage de Caroline Chomienne, dans Moi Charles, Super Héros, moyen métrage de Théo Toto Certa, Jeune homme au bord de la crise de rêves, moyen métrage de Roger Gafari.

Il a également été assistant de Mario Gonzalez lors de stages Commedia dell’arte et Clowns au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris et au Teaterhögskolan I Malmö en Suède.

 

 

Pour assister au spectacle…